Un traducteur est une sorte d’amphibien

Interview avec Renaud de Spens qui traduit du chinois et de l’égyptien ancien en français et vit à Pékin.
Interview réalisée par Filip Noubel.

Comment êtes-vous entré en contact avec la(les) langue(s) et la (les) culture(s) à partir desquelles vous traduisez ? Votre cas est particulièrement intéressant car une de vos langues est une langue morte, et deux sont hiéroglyphiques. Pouvez-vous nous en dire plus et y-a-t-il un rapport ?

Cela vient probablement pour une part de bandes dessinées représentant l’Egypte ancienne – Papyrus de De Gieter – que mes parents me lisaient quand j’avais trois ou quatre ans. Mais le vrai déclic est venu à 10 ans et demi ou 11 ans. L’Egypte était au programme en histoire, et j’avais été pour la première fois visiter tout seul le musée du Louvre, aux antiquités égyptiennes. Je me souviens de la fascination que j’ai éprouvée pour les hiéroglyphes. Ils semblaient me parler – c’est cela la magie des écritures pictographiques, elles permettent une interprétation même quand on ne connaît rien de la langue ; on reconnaît là un oiseau, ici un bras, ou un bonhomme qui nous regarde fixement de son profil avec son œil de face. C’est exaltant de penser que ce jeu de décodage nous met ainsi en communication avec des esprits disparus depuis si longtemps, on se sent privilégié, on suit les signes dans les lignes et les colonnes avec une excitation croissante. Comme les couleurs des glyphes tracés par les anciens Egyptiens peuvent sembler avoir été peints la veille, grâce aux pigments minéraux qu’ils utilisaient (qui sont remarquablement stables dans le temps contrairement aux pigments végétaux), la forme figurative de l’écriture est, par le biais de l’imagination, une invitation au déchiffrement. Après ma visite, j’ai trouvé à la librairie du Louvre un petit opuscule à 10 francs qui présentait les principes des hiéroglyphes – j’y ai investi mon argent de poche et c’est comme cela que j’ai commencé. 

La passion pour le chinois est venue après. Il y avait un professeur de mandarin dans mon lycée ; à l’époque, ils ne devaient pas être plus de deux ou trois à Paris. J’avais besoin d’une option supplémentaire pour le baccalauréat, et c’est donc sans hésiter que j’ai saisi l’occasion. Plus que la forme des sinogrammes, c’est aussi l’odeur des manuels de l’époque, imprimés sur papier de riz, ainsi que celle de l’encre de Chine, qui me séduisait. Les similitudes avec les hiéroglyphes égyptiens (systèmes des clefs, des compléments phonétiques…) me plaisaient aussi beaucoup.

De quelle définition de la traduction littéraire ou de la théorie de la traduction littéraire vous considérez-vous le plus proche ?

Quand on vient des langues mortes et des langues orientales, je crois qu’on a une autre approche de la traduction littéraire. Dans l’idéal, on aurait besoin d’avoir sur une double page deux traductions différentes : l’une bâtarde, proche du texte original, gardant le maximum de sa prosodie et de son univers sémantique – ça, c’est pour les autres amoureux de la langue de l’œuvre, une méthode distinguée et délicate pour aider à la compréhension d’un texte tout en invitant le lecteur à finir la traduction dans sa tête avec sa propre sensibilité ; l’autre noble, fluide et raffinée, s’efforçant de faire ressentir au lecteur de la traduction des sentiments les plus proches possibles de ceux des lecteurs-locuteurs d’origine – et on ne peut le faire qu’en employant une langue de traduction parfaitement maîtrisée, pure et idiomatique, dépourvue au maximum d’exotisme, traduisant le sens et non les mots. Ces deux approches sont très humanistes, la première parce qu’elle est pédagogique, et permet de faire progresser le lecteur actif dans l’apprentissage d’une langue, et la seconde parce qu’elle rend les autres cultures plus accessibles, et les fait entrer dans une culture universelle. 

Si je dois choisir entre les deux, par exemple quand j’écris de la vulgarisation, j’opte systématiquement pour la deuxième, pour éviter les malentendus. Par exemple, dans mon Dictionnaire impertinent de la Chine, j’ai réfléchi longtemps avant de choisir une traduction du terme chinois 人肉搜索, littéralement “homme-chair-recherche”, communément traduit dans les médias par “moteur de recherche en chair humaine” (“human flesh search engine”). En effet, le terme “chair” en chinois n’évoque pas seulement la “viande” du français ou de l’anglais, mais aussi les nerfs et les muscles, et au début le néologisme voulait aussi exprimer l’idée d’une recherche opérée par l’intelligence collective et sociale de l’homme, à la différence d’une recherche confiée aux algorithmes d’un moteur de recherche. J’ai donc préféré traduire l’expression par le beaucoup moins exotique et plus neutre “enquête cybercitoyenne”, qui invite le lecteur à s’y intéresser sans présupposés, et qui décrit beaucoup mieux un phénomène qui n’a rien à voir avec le cannibalisme.

La pureté du sens originel m’apparaît capitale. C’est ainsi aussi par exemple que je traduis toujours l’expression anglaise “soft power” en “puissance douce”. En effet, quand on dit en français “le soft power” (avec le même air que John Travolta expliquant que les Français disent “le Big-Mac” dans Pulp Fiction), on commet un faux-sens (comme les Chinois d’ailleurs), et on comprend “rayonnement culturel”, soit un concept plus proche de la “smart power” que de celui voulu par Joseph Nye, l’auteur étasunien qui a théorisé la “soft power”, qui va bien au delà du rayonnement culturel puisqu’il comprend tous les moyens à l’exception de ceux de la force brute. Ces faux-sens peuvent être dramatiques et contribuent à aggraver le choc des civilisations.

Quels seraient vos conseils à un traducteur débutant qui veut améliorer ses compétences en traduction littéraire ?

Cela paraît une évidence, mais un traducteur est une sorte d’amphibien. Il faut qu’il essaye de se sentir aussi à l’aise dans les deux cultures, qu’il ait une partie de l’esprit et du corps dans l’une et l’autre partie dans la seconde. Un bon traducteur est un être quantique, existant simultanément dans deux états culturo-linguistiques à la fois. C’est un jeu de rôle et une métempsychose. En d’autres termes, pour pouvoir transmettre une pensée exprimée dans une langue étrangère, il faut pouvoir pénétrer au fond de cette pensée. Pour cela, il faut absolument ne pas s’arrêter aux illusions de surface que procurent les équivalences des dictionnaires, mais se passionner pour les étymologies, la philologie. C’est seulement quand on sera ainsi familier de l’inconscient culturel de l’auteur d’origine que l’on sera un vrai passeur de sens. Je pense aussi qu’il est préférable de se garder de tout exotisme dans la langue et les expressions : le récit que l’on traduira sera de toute façon marqué par sa culture d’origine d’une manière ou d’une autre, par les thèmes, la sensibilité ou les préférences narratives par exemple, donc inutile d’en rajouter.

Pour vous le travail de traduction relève-t-il d’un rituel?

Je ne ressens pas du tout cela comme un rituel, car chaque traduction me semble être une première fois. Cela ressemble à une rencontre amoureuse. C’est peut-être parce que je ne suis pas un traducteur professionnel et que je fais autres choses aussi.

En dehors de la traduction, pratiquez-vous une autre activité professionnelle?

Oui, pour moi, la traduction est un peu comme le « carottage » en archéologie, cela me permet d’entretenir mes compétences techniques et ma connaissance de certaines cultures en y prélevant des échantillons, mais cela ne doit pas m’empêcher de produire des synthèses et mes propres œuvres.

Pourquoi la traduction littéraire est importante?

Pour le traducteur, parce que cela vivifie l’esprit et développe l’intelligence à la fois analytique et émotionnelle. Pour le lecteur, parce que cela lui permet de pratiquer l’exogamie culturelle, ce qui est beaucoup plus sain pour le développement de l’homme, des cultures et des sociétés, que le renfermement sur soi. Ce n’est sans doute pas par hasard que le terme grec ἰδιώτης, « personne locale », est à l’origine de notre « idiot ».

A propos de Renaud de Spens

Renaud de Spens a fait des études en sciences politiques, droit, histoire, égyptologie et chinois en France et alterne une carrière de chercheur, pédagogue, rédacteur et traducteur entre la Chine, la France et l’Egypte. Il travaille actuellement sur un manuel d’épigraphie hiéroglyphique et un manuel de dialogues en chinois.

Traductions et publications

Publications
Dictionnaire impertinent de la Chine, 2012, prix des députés.
Droit international et commerce au début de la XXIe dynastie. Analyse juridique du rapport d’Ounamon, in N. Grimal, B. Menu (éd)
Le commerce en Egypte ancienne, BdE 121, Le Caire, 1998, p. 105-126
Éducation lettrée et tradition en Chine et en Égypte ancienne, Acta Orientalia Belgica, XIII, 2000, p. 21-30