Trois réflexions décousues autour de la traduction

1.
J’ai entendu un jour quelqu’un –c’était le poète et philosophe Michel Deguy, mais peut-être citait-il un autre écrivain- dire quelque chose dont la justesse paradoxale m’a frappé : une grande langue n’est pas d’abord, ou pas principalement une langue parlée par un très grand nombre de locuteurs ; une grande langue, c’est une langue dans laquelle on peut lire la plupart des grandes œuvres de l’humanité. En d’autres termes, il y a une universalité que je dirais « extérieure », superficielle, qui est mesurée par le nombre de sujets parlant une langue donnée, et une autre universalité, qu’on peut appeler « intérieure », et qui se définit par le nombre de chemins qui s’ouvrent, à l’intérieur d’une langue, dans cette langue, au moyen de cette langue, vers la pensée de l’entière humanité. Le nombre des traductions qui se font vers une langue donnée, l’étendue du champ qu’elles couvrent, leur précision, leur érudition, sont ce qui mesure cette grandeur « intérieure » ou essentielle. L’arabe, par exemple, est parlé, dans ses différentes versions, par un nombre bien plus grand de locuteurs que le français : en ce sens « extérieur », superficiel, il est une plus grande langue. Mais pour de nombreuses raisons extralinguistiques qu’on ne va pas détailler ici, politiques, religieuses etc., infiniment moins d’œuvres de la littérature ou de la pensée universelles sont accessibles en arabe qu’en français : en ce sens second et plus essentiel, c’est donc le français qui est une plus grande langue, plus universelle.

2.
Il m’est arrivé d’être traducteur, de l’espagnol vers le français. Je n’ai traduit que deux livres, dont un grand roman d’Eduardo Mendoza, La Ciudad de los prodigios, La Ville des prodiges. La ville de Barcelone en était le cadre et même le protagoniste au même titre que les personnages humains. Je ne sais pas si ce livre est traduit en chinois, mais il le mériterait, d’autant qu’il met en scène, à travers l’ascension de ce qu’on appelle en anglais un Tycoon, l’histoire crapuleuse et violente de l’accumulation du capital : et c’est un sujet qui n’est pas sans rapport avec certaines réalités de la Chine contemporaine, n’est-ce pas ? Toujours est-il que je me souviens avoir eu un grand bonheur à traduire ce livre parce que, le faisant naître dans une autre langue que sa langue d’origine, c’était presque comme si je l’écrivais, mais sans l’angoisse propre au travail d’écriture. De l’écriture, je n’avais que la joie de la trouvaille, l’exaltation qui saisit lorsqu’on a achevé une belle page, pas l’anxiété qui accompagne le travail de l’auteur originel. J’étais et je n’étais pas l’auteur du livre, j’étais la face heureuse de ce personnage double, l’auteur, qui a aussi une face torturée, que Flaubert a, dans ses Lettres, si souvent et si minutieusement décrite. Dans les notes préparatoires à ses cours au Collège de France rassemblées sous le titre de La Préparation du roman, Roland Barthes fait cette remarque très juste : « Toute belle œuvre (…) fonctionne comme une œuvre désirée, mais incomplète et comme perdue, parce que je ne l’ai pas faite moi-même, et qu’il faut la retrouver en la refaisant ; écrire c’est vouloir réécrire : je veux m’ajouter activement à ce qui est beau. » Traduire, c’est se situer dans une position intermédiaire entre le simple lecteur, qui souffre de « n’avoir pas fait lui-même » l’œuvre qu’il lit, et l’écrivain qui décide d’écrire pour « refaire » les livres qu’il a admirés : c’est-à-dire non pas pour en donner une nouvelle version (un remake), mais pour se situer sur le même plan d’exigence et de beauté. Le traducteur, plus que le simple lecteur, moins que l’écrivain, « s’ajoute activement à ce qui est beau ».

3.
Il y a, dans la littérature française du vingtième siècle, une figure qui me fascine : celle d’Armand Robin. Né dans une famille paysanne, poète et traducteur polyglotte, il parlait ou lisait une trentaine de langues, dont le russe (il a donné des traductions de beaucoup de poètes russes du siècle dernier), le persan, et surtout le chinois. Je dis « surtout » parce que c’est dans la pratique du chinois, en fin de compte, que cet esprit profondément inquiet rencontrera une sorte d’apaisement : cherchant à s’exiler de lui, en quête d’ « un règne où aucune aide ne pût me parvenir », il trouvera dans le chinois « le plus difficile et le plus étranger des sites », « de quoi ne jamais revenir à moi ». Vers la fin de sa vie tragique, il avait semble-t-il conçu le projet d’un livre mêlant, tressant inextricablement à ses propres phrases françaises des vers extraits de poèmes dans toutes les langues. Projet grandiose et impossible, polyphonique, qui manifeste le rêve contradictoire de tout écrivain : retrouver une langue universelle, d’une part, la langue originelle du mythe de la Tour de Babel (Barthes : « La séparation des langages est un deuil permanent ») ; et d’autre part connaître et éprouver les beautés particulières à chaque langue, faire sonner le grand orchestre de toutes les langues humaines, chacune différente des autres, chacune avec son timbre, sa voix propre.

A propos d’Olivier Rolin

Olivier Rolin passe son enfance au Sénégal, puis fait des études de philosophie et en lettres à Paris. Il s’engage dans la gauche maoïste et travaille ensuite comme éditeur et journaliste. Son œuvre est inspirée par Mai 68 et la Gauche prolétarienne, Rimbaud et Conrad ainsi que par ses nombreux voyages. Il a obtenu le prix Femina pour Port-Soudan en 1994 et le Prix France Culture pour Tigre en papier en 2003.

Oeuvres

Littérature

Phénomène futur
Bar des flots noirs
L’Invention du monde
Port-Soudan
Méroé
La Langue suivi de Mal placé, déplacé
Tigre en papier
Suite à l’hôtel Crystal
Rooms
Un chasseur de lions

Essais
Athènes
En Russie
Sept villes
La Havana (avec Jean-François Fogel et Jean-Louis Vaudoyer)
Bakou, derniers jours
Sibérie