Quand je traduis Amos Oz…

Interview avec Zhong Zhiqing, traductrice de l’hébreu vers le chinois et traductrice attitrée d’Amos Oz.
Interview réalisée par Meng Mei.

Comment êtes-vous entré en contact avec la (les) langue(s) et la (les) culture(s) à partir desquelles vous traduisez ?

Je dois dire que mon rapport à la littérature en hébreu est dû au hasard. En Octobre 1994, un Professeur de l’Université de Tel-Aviv a conduit une délégation à l’Académie des Sciences Sociales de Chine et a signé un accord avec Ru Xin qui à l’époque était vice-président afin de développer des échanges académiques. A cette époque je travaillais comme rédactrice au service de langues étrangères de la section de Littérature Mondiale. Comme j’ai fait des études de chinois et de littérature orientale, mon supérieur m’a recommandée pour participer à la préparation de ce programme. A ma plus grande surprise, le chef du département d’Histoire et d’Asie Orientale de l’Université de Tel-Aviv m’a sélectionnée et c’est ainsi que je me suis retrouvée seule dans un vol pour Israël, un endroit qui m’était totalement inconnu, en Octobre 1995. A l’Université de Tel-Aviv j’enseignais le chinois classique au département d’Asie Orientale et en même temps, j’étudiais l’hébreu et sa littérature.
Mes amis israéliens m’ont dit que l’hébreu est la seule langue qu’on peut utiliser pour parler à Dieu mais je leur ai répondu en soupirant que ce Dieu est bien trop éloigné pour nous, les Chinois. J’ai un souvenir très précis de mes études à Ulpan, l’Institut de la Langue Hébreu, où j’ai étudié avec des immigrés de fraîche date en commençant par l’alphabet, des mots de base, puis en passant à des phrases simples et à la syntaxe comme le font les bébés. On commençait une nouvelle leçon toutes les 5 heures de cours, ce qui posait un vrai défi à notre capacité de tout mémoriser.
Quand j’étudiais la littérature contemporaine en hébreu au Centre des Etudiants Etrangers, j’ai vu le film Mon Michael qui est adapté d’un roman d’Amos Oz et j’ai été très touchée par la manière dont l’héroïne principale chante et soupire au début du film. En 1996 j’ai décidé d’essayer de lire un roman en hébreu, donc bien sûr j’ai choisi Mon Michael et puis j’ai décidé d’essayer de le traduire en chinois. Ceci m’a permis de rencontrer un des plus grands auteurs en langue hébreu, Amos Oz et de commencer à publier son œuvre dans diverses maisons d’édition en Chine. Ceci a aussi marqué le début d’une collaboration et d’une amitié fantastique.

De quelle définition de la traduction littéraire ou de la théorie de la traduction littéraire vous considérez-vous le plus proche ?

Quand j’ai commencé à faire de la traduction, j’avais une vague notion de la technique de la traduction, mais je pense qu’il y a en effet une théorie de la traduction à appliquer. Quand j’étais plus jeune, ma famille m’a fait rencontrer un traducteur professionnel qui m’a conseillé de lire La Technique de la Traduction de Qian Gechuan. Aujourd’hui je suis une traductrice expérimentée et je suis profondément persuadée que la réussite d’une traduction dépend de deux choses : le degré de connaissance profonde de la culture étrangère et le degré de connaissance de sa propre langue. La fidélité en traduction est un idéal qui reste difficile à atteindre, pour ma part je pratique la traduction littérale.

Quels seraient vos conseils à un traducteur débutant qui veut améliorer ses compétences en traduction littéraire ?

Quand je me suis mise à la traduction, Andrew Plaks, un grand sinologue qui était mon directeur de recherche pour mon doctorat m’a dit : dans la traduction le plus difficile n’est pas la langue mais la culture. Je garde cela en mémoire toute ma vie et c’est aussi mon message aux jeunes traducteurs.

Le débat est loin d’être clos mais pensez-vous que le texte d’une traduction littéraire devrait être plutôt proche du texte original ou plutôt proche du lecteur dans la langue de la traduction ?

Je crois que la traduction doit être proche de la langue de l’original. C’est la seule façon de donner un style à la traduction et de transmettre l’esprit du contenu à traduire. De plus, utiliser des emprunts ou des expressions étrangères est une façon d’enrichir sa langue. Bien sûr il faut tenir compte des habitudes de lecture des lecteurs chinois dans la formulation des mots et il faut peaufiner la traduction en conséquent.

Si vous traduisez un auteur vivant, le contactez-vous et si oui, quelles sont vos expériences dans ce domaine ?

Oui car l’auteur est le miroir du livre. Si on comprend sa façon de parler c’est bien plus facile de traduire. On peut imaginer le ton ou la façon de parler de l’auteur alors qu’on traduit et du coup les mots traduits restent les mots de l’auteur et non du traducteur.

Pour vous le travail de traduction relève-t-il d’un rituel?

J’ai tendance à traduire des livres et des genres qui me sont familiers. En général je reste fidèle à l’original et pour les phrases qui sont problématiques je fais appel à l’auteur.

En dehors de la traduction, pratiquez-vous une autre activité professionnelle?

En dehors de la traduction je fais de la recherche dans le domaine de la littérature en hébreu, en littérature comparée en chinois et en hébreu et je dirige des doctorants.

Pourquoi la traduction littéraire est importante?

La traduction est une forme de dialogue avec des gens célèbres et des gens ordinaires. Cela permet de saisir la spiritualité d’une personne, de comprendre sa culture, son âme. Cela permet de rire avec cette personne ou de partager son chagrin. Cela permet de ne jamais se sentir seul.
Si les gens qui lisent mes traductions ne comprennent ni la traduction, ni la littérature ou ne s’intéressent pas à la littérature. Dans ce cas cela signifie un échec total de la communication.
La traduction est une façon de voyager à travers les cultures. C’est un pont qui relie sa propre culture à une culture étrangère. La langue et le temps limitent ce que nous pouvons apprendre au cours d’une vie, et donc la traduction nous permet de comprendre ce que nous aspirons à comprendre.

Comment définissez-vous la traduction ?

La traduction est l’art du regret. C’est un art difficile qui peut aussi vous combler de joie. La traduction permet de se donner corps et âme à un processus et de s’oublier soi-même. Etre capable de recommander un bon auteur au lecteur est une forme de bonheur.

A propos de Zhong Zhiqing

Zhong Zhiqing est chercheuse au Centre de recherche en Littérature étrangère de l’Académie des Sciences Sociales de Chine. Master en chinois à l’Université Normale de Pékin en 1991 et la même année elle a commencé à travailler au Centre de recherche en Littérature étrangère de l’Académie des Sciences Sociales de Chine. En 2005 elle a obtenu son doctorat à l’Université Ben Gourion en Israël, devenant le premier doctorat en littérature en hébreu, et la première chercheuse chinoise dans le domaine. Elle a effectué de nombreux stages de recherche à l’Université de Tel-Aviv, à la British Academy et à Harvard. Elle a écrit de nombreux ouvrages et publié de nombreuses traductions de littérature en hébreu en Chine.

Traductions

De l’hébreu vers le chinois

Amos Oz, Mon Michaël
Une histoire d’amour et de ténèbres
La boîte noire
Jusqu’à la mort
Une panthère dans la cave
Soudain dans la forêt profonde