Mon seul travail est la traduction littéraire

Interview avec Peter Constantine, traducteur multilingue qui traduit vers l’anglais et qui vit à New York.
Interview réalisée par Filip Noubel.

Comment êtes-vous entré en contact avec la(les) langue(s) et la(les) culture(s) à partir desquelles vous traduisez ?

Nous parlions plusieurs langues à la maison. J’ai grandi en Grèce, mais ma mère est autrichienne et mon père anglais, donc aussi loin que je me souvienne je parlais anglais, allemand et grec. De plus, notre village en Autriche se trouve sur la frontière slovaque, ce qui fait que ma première langue « étrangère » fut le slovaque. A l’école j’ai appris le français et le russe. J’avais prévu de faire des études de littérature russe soit à Kiev soit à Moscou, mais finalement cela ne s’est pas fait.

De quelle définition de la traduction littéraire ou de la théorie de la traduction littéraire vous considérez-vous le plus proche ?

J’ai toujours fait la distinction entre la théorie et la pratique de la traduction ; pour moi la pratique est centrale. Le grand poète et traducteur anglais John Dryden a dit qu’il faut trouver un équilibre entre la traduction mot-à-mot et la paraphrase littéraire, ce que je pense être une bonne approche. Il faut rester le plus proche possible de l’original, mais faire de son mieux pour recréer l’effet et l’impression de l’original dans la langue de son lecteur.

Quels seraient vos conseils à un traducteur débutant qui veut améliorer ses compétences en traduction littéraire ?

Tout d’abord, il est important de traduire vers sa langue maternelle, ou du moins vers une langue dans laquelle on vit au jour le jour. J’ai souvent rencontré de jeunes traducteurs qui traduisent vers une langue qu’ils sont en train d’étudier ou bien qu’ils ont étudiée. De même il est vital pour un traducteur de lire la littérature de plusieurs genres dans sa propre langue. L‘éventail littéraire d’un traducteur doit être large s’il veut reproduire la gamme stylistique et les nuances d’un texte littéraire.

Le débat est loin d’être clos mais pensez-vous que le texte d’une traduction littéraire devrait être plutôt proche du texte original ou plutôt proche du lecteur dans la langue de la traduction ?

Etant donné que je suis un traducteur américain, mes traductions doivent séduire un public anglophone – ceci représente les lecteurs à qui s’adressent mes traductions. Une traduction qui reste proche lexicalement de l’original finit par s’en éloigner : l’impression, le style, la musique et le contenu de l’original se perdent.

Si vous traduisez un auteur vivant, le contactez-vous et si oui, quelles sont vos expériences dans ce domaine ?

S’entretenir avec l’auteur d’une œuvre peut-être extrêmement gratifiant mais parfois cela peut être problématique. Un auteur qui parle plus ou moins bien la langue dans laquelle vous traduisez peut vouloir influencer votre traduction. Dans une de mes premières traductions l’auteur insistait pour que je conserve l’ordre des mots de son texte original en néerlandais ; son anglais n’était pas mauvais cette langue n’était pas sa langue maternelle. Pour lui le fait que des propositions s’enchaînent dans des phrases interminables avec un verbe à la fin n’avait rien d’étrange et ne lui paraissait pas être contraire à la logique de la langue anglaise. Son intervention créait un problème qui ne pouvait être résolu et il a fallu annuler la traduction.

Pour vous le travail de traduction relève-t-il d’un rituel?

Je traduis tous les jours, sauf si je voyage. En général je travaille le matin.

En dehors de la traduction littéraire, pratiquez-vous une autre activité professionnelle?

Mon seul travail est la traduction littéraire.

Pourquoi la traduction littéraire est importante?

On peut écrire des volumes sur l’importance de la traduction littéraire. A ce propos une grande traductrice américaine Edith Grossman a écrit un très bon livre à ce sujet et je le recommande : il s’intitule Why Translation Matters (Pourquoi la traduction est importante) et il est publié aux éditions Yale University Press.

A propos de Peter Constantine

Constantine est né d’une mère autrichienne et d’un père anglais d’origine turque et grecque. Il a grandi en Grèce puis aux Etats-Unis et a continué à apprendre des langues étrangères. Aujourd’hui il traduit vers l’anglais à partir de plusieurs langues dont l’allemand, le russe, le français, le grec moderne et ancien, l’italien, l’albanais, le néerlandais et le slovène.
Il a traduit les œuvres de Mann, Babel, Tchékhov, Gogol, Voltaire, Machiavelli, Kadaré et a reçu de nombreux prix : le National Translation Award en 1999 aux Etats-Unis, le Prix de traduction littéraire de l’Association Hellénique en 2004 en Grèce et le Helen and Kurt Wolff Translator’s Prize en 2007.

Traductions et publications

Du russe vers l’anglais

Anton Chekhov, The Undiscovered Chekhov: Forty-Three New Stories, Paperback
Isaac Babel, The Red Cavalry Stories, New York: W. W. Norton & Company
Leo Tolstoy, The Cossacks, New York: Random House Modern Library

Du français vers l’anglais

Voltaire; Candide, New York: Random House Modern Library

Du grec moderne vers l’anglais

Yannis Souliotis, In Greek Blue: Poems, Athens: Mimnermos

Publications

Japanese Street Slang, New York: Weatherhill