Comment je vois la traduction littéraire

Interview avec Yan Lianke, écrivain chinois.
Interview réalisée par Meng Mei. Y représente Yan Lianke et M Meng Mei

M: Merci d’accepter cette interview Yan Lianke, je vous admire et vous respecte pour deux raisons: vous êtes très sensible et vous accordez une grande attention à notre façon de vivre aujourd’hui. De plus vous restez très humain et courageux dans votre écriture.

Y: Je ne suis pas certain que le mot ‘courageux’ puisse s’appliquer à ma personne, mais c’est un fait que la plupart des écrivains n’écrivent pas comme moi, même si au fond ce que j’ai accompli reste limité. Si on compare la littérature russe et chinoise, on est frappé de la différence colossale qui existe. Evitons de parler d’art, de courage ou de responsabilité, évitons ces grands mots. Je dis souvent que nous ne méritons pas l’art du passé, que nous ne sommes pas à la hauteur de nos responsabilités.

M: La mission principale de Yi Yi est la traduction littéraire des langues étrangères vers le chinois. Ce dont je voudrais discuter avec vous c’est de votre regard sur la littérature et la traduction. Dans votre cas, il s’agit bien évidemment de la traduction du chinois vers les langues étrangères. Vos livres ont été traduits dans de nombreuses langues dans le monde entier. J’aimerais savoir comment vous considérez vos propres livres et vos lecteurs étrangers? Auparavant quand je traduisais Kundera, j’ai pu le rencontrer en face-à-face plusieurs fois; il a sa propre théorie de la traduction littéraire, et il fait toujours très attention à la façon dont ses lecteurs le lisent. Je me rappelle très bien d’une de ses phrases dans laquelle il dit: ce qui compte, ce n ‘est pas le tirage de vos livres, mais le nombre de lecteurs qui ont compris et apprécié votre livre. Ce qui m’a marquée, c’est à quel point il est attaché à l’importance de la qualité de la traduction.

Y: Kundera fait partie de ces écrivains qui sont sans compromis sur la question de la traduction. Mais pour les écrivains chinois, en ce qui me concerne, nous ne pouvons pas nous permettre une telle chose, nous n’avons aucun moyen de savoir comment notre roman a été traduit. Peu importe si vous considérez la traduction bonne ou mauvaise, votre seule référence, c’est la réaction des lecteurs. Il faut essayer de communiquer avec le lecteur sur la base d’un accord tacite. Si le lecteur parle du roman d’une façon assez détachée, vous pouvez être sûr que certaines choses ne sont pas passées dans la traduction. Si le lecteur est enthousiaste, vous savez que le roman a été bien traduit. Et si le lecteur est trop euphorique, c’est que la traducteur en a trop fait. En Chine nous n’avons pas d’écrivains qui puissent, comme Kundera, revoir et corriger les traductions de leurs oeuvres. Car nous n’avons pas d’écrivains chinois qui puissent écrire en anglais ou en français.

Ces dernières trente années de nombreux livres ont été traduits des langues étrangères en chinois. Il y a eu une sorte de course effrénée pour tout rattraper, et du coup beaucoup d’écrivains chinois sont plus au fait de la littérature mondiale que dans la plupart des autres pays. Ceci a aussi pour conséquence une génération d’écrivains dotés d’une sensibilité très développée car quand on lit la littérature étrangère sans aucune notion de langues étrangères, il faut faire appel à une sensibilité extrême pour pouvoir saisir les éléments novateurs de cette littérature mondiale.

C’est après avoir lu l’humour de Kundera qu’on a réalisé que l’humour de Qian Zhongshu (*Qian Zhongshu, 1910-1998, écrivain majeur chinois) est en comparaison bien plus limité. Cette compréhension vient non pas d’une seule phase mais de la sensibilité d’un auteur. Prenons les oeuvres de Vargas Llosa. Un de ses premiers romans s’intitule Pantaleón y las visitadoras (en français Pantaleón et les visiteuses ). Les Espagnols le trouvent très drôle et bien écrit. Mais pour nous qui le lisons dans la version chinoise, on sent à peine son humour et sa beauté. La seule façon d’apprécier le livre est de se concentrer sur l’histoire et sur la composition du roman. Ceci illustre parfaitement le défi posé aux écrivains chinois quand on parle de la littérature traduite.

Pour en revenir à votre question, je ne peux communiquer avec mes lecteurs étrangers uniquement après qu’ils aient lu mes oeuvres, et ainsi observer leurs réactions. Ceci dépasse les mots et les phrases. Quand le lecteur me félicite sur la qualité de la langue, c’est clair que j’ai eu la chance de tomber sur un bon traducteur. Et il est fort probable que cette langue n’est plus ma langue mais un mélange de la langue de l’auteur et de celle du traducteur. Par exemple, mon roman Shou Huo (en français Bon baisers de Lénine ) est très apprécié pour sa langue par ses lecteurs francophones et pourtant ce roman est truffé de régionalismes. Les lecteurs francophones m’ont dit qu’ils ignoraient l’existence de telles expressions, ce qui veut dire que les mots qu’ils lisent sont l’oeuvre conjointe de l’auteur et du traducteur; et ce ne sont plus les mots de Yan Lianke.

M: Je considère que la langue d’un auteur est essentielle et occupe une place subtile dans son roman, car la langue est le cadre de l’oeuvre. Vous voulez donc dire que quand vous discutez de votre roman avec vos lecteurs francophones, l’aspect de la langue est escamoté?

Y: C’est exact et je n’ai pas vraiment le choix. Je crois que tout auteur chinois doit placer tous ses espoirs dans la découverte d’un bon traducteur. Pour dire vrai, mon roman Ding Zhuang Meng (en français Le rêve du village des Ding) a été bien accueilli dans sa version en langue anglaise. Mais pour ce qui est de la version française, je n’ai pas eu de tels échos. Les gens me disent que c’est un bon roman, mais quand ils parlent des personnages, de l’histoire, personne ne mentionne la langue. C’est à ce moment qu’on se rend compte de ce qui a été perdu à travers le processus de traduction.

M : Quelle perte!

Y : Oui. Si les gens en France parlent de la beauté de la langue de votre roman, alors vous savez que la traduction de votre roman est devenue un roman français. Si vous tombez sur deux bons traducteurs vous pouvez vous considérer comme chanceux en tant qu’écrivain chinois. Ceci est d’autant plus vrai pour moi qui ne parle aucune langue étrangère et n’en a étudié aucune. Peu importe que je sois traduite en 20 ou 30 langues, tout dépend du hasard. Par exemple Shou Huo a été très bien accueilli aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, bien mieux qu’on ne s’y attendait. Tout le monde parle en détails de la langue du roman, je pense que ceci arrive quand on tombe sur un bon traducteur. Mais on n’a pas toujours une telle chance.

M : Une bonne traduction est essentielle pour comprendre un livre. Sinon le lecteur ne peut apprécier le roman dans toutes ses dimensions. Si le lecteur ne peut s’attacher aux mots, il ne peut comprendre le roman qu’à partir de la composition du récit, mais il ne saurait apprécier sa structure, la subtilité, la profondeur et le style du récit car tout cela est imbriqué dans les mots. Si les mots perdent leur beauté, le lecteur est incapable d’apprécier la beauté de la littérature.

Y : C’est vrai. Prenons l’exemple de la France où trois romans ont été publiés et pourtant personne ne parle de la langue de ces œuvres , du coup je me sens perdu. Jusqu’à ce qu’une journaliste qui a la cinquantaine déclare qu’elle n’a pas été séduite par la langue du roman. Cette journaliste a lu les traductions par Sylvie Gentil de Shou Huo et Si Shu (en français Les Quatre livres). Avant cela, personne n’avait jamais mentionné la langue des trois romans. Mais il reste une tâche à accomplir : si en tant qu’écrivain on ne peut pas être maître de son destin, on peut au moins faire en sorte que l’écriture satisfasse les plus hautes exigences artistiques. Car le processus de traduction fera disparaître une partie de l’écriture.

M : Mais c’est terrible!

Y : Oui mais il n’y a pas d’alternative si on veut voir des lecteurs étrangers. On a tous lu de la littérature étrangère, et après plusieurs pages de lecture, on se rend compte que c’est illisible. Pourtant ces textes sont lus abondamment à l’étranger ; est-ce à dire que les lecteurs étrangers ne sont pas normaux ? Sûrement pas. La vraie raison est que l’œuvre a perdu une partie de son contenu à la suite de la traduction et n’a pas su survivre à cette amputation. (M : Ceci est une façon brillante de décrire le problème). Je suis bien sûr très exigeant en tant qu’écrivain, c’est donc une véritable épreuve. On peut dire que certaines œuvres littéraires manquent de beauté du langage, comme les œuvres de Kafka. Pour les Chinois habitués à une langue très poétique, les récits de Kafka manquent de poésie, ils sont simples et ont un style desséché.
Par exemple dans le roman La Métamorphose, on peut retirer un paragraphe, et cela aurait une incidence mineure sur l’art de ce récit. Bien que ce récit soit court, on continue de le lire, paragraphe après paragraphe, parce que Kafka a écrit un récit magnifique ; et donc peu importe qu’on lui en retire une partie, qu’on lui en enlève une couche, à la fin l’âme du récit reste présente. C’est aussi pour cela que les écrivains chinois se plaignent des sinologues qui jettent la pierre aux traducteurs. En fait il serait bon d’admettre que quand on traduit de la littérature étrangère, on en perd une partie. Mais la littérature étrangère ne nous lasse jamais. Comment se fait-il que la littérature chinoise n’aie pas le même effet ?
Un livre est sorti récemment dans deux versions chinoises avec deux titres différents mais très proches Weixiao de Shenling et Weixiao Zhi Shen (il s’agit tu roman d’Arundhati Roy The God of Small Things, en français Le Dieu des petites choses). Comme je ne parle aucune langue étrangère, j’ai décidé un jour de lire les deux versions côte-à-côte. J’ai comparé les deux traductions de la page un à la page cinq. Ce qui m’a frappé c’est que pas une seule phrase ne s’écartait d’un sens identique, et pourtant aucune des traductions n’utilisait les mêmes mots. Finalement, sur l’espace de cinq pages, deux traducteurs étaient capables de produire un sens identique sans jamais utiliser les mêmes mots. Cela m’a laissé pantois un bon moment. Ensuite j’ai compris : on ne doit pas exiger du traducteur une qualité de langue égale à celle qu’on se donne comme standard pour soi-même ; il s’agit plutôt de s’assurer de la qualité de sa propre écriture. Autrement dit, un écrivain ne devrait pas s’attendre à grand-chose de la part de son traducteur. On ne peut pas se permettre un tel luxe, tel est le destin du roman qu’on a écrit.

M : Pouvez-vous en dire plus sur votre rapport aux traducteurs?

Y : J’ai toujours dit que traduire Shou Huo est assez difficile, mais que ce soit avec Sylvie Gentil ou avec le traducteur en langue anglaise, il y a eu peu d’échanges. Nous sommes très amis avec Sylvie Gentil, vers la fin du processus de traduction, elle m’a envoyé un email en me disant que vers la fin du roman, il y avait de nombreux noms de plantes qu’elle ne connaissait pas. Je lui ai dit que ce sont des noms de plantes que j’ai inventés. Après cela elle ne m’a plus posé de questions.

M : Chacun a une expérience différente de la traduction. Par exemple quand je traduisais Kundera, lorsque je me trouvais face à une phrase, je m’imaginais comment Kundera prononcerait cette phrase, ou bien je m’imaginais avoir Kundera en face de moi, et je me demandais quel ton il emploierait pour prononcer cette phrase, ou quel effet il attendrait de cette phrase. Car Kundera est très exigeant envers chaque mot. Par exemple quand je traduisais L’Art du roman pour les éditions Oxford de Hong Kong, il a exigé que dans la partie intitulée Soixante et onze mots, je donne une explication de plusieurs dizaines de ces mots. Ensuite il a dit qu’il n’avait jamais été en Chine, et qu’il était plein de respect pour les lecteurs chinois, mais que quand même il se demandait si de tels lecteurs pourraient comprendre tel ou tel terme vue la différence culturelle. Il est possible que le même terme ait plusieurs sens, le lecteur serait-il faire la différence ? A l ‘époque c’était très difficile pour moi de répondre et je lui ai répondu que je ne saurais me prononcer sur la réaction de chaque lecteur. Sur ce il a dit, très bien, faisons comme ça : pour éviter toute confusion, peut-on omettre dans l‘édition chinoise les mots qui d’après vous poseraient problème à un lecteur chinois?

Y : Cela signifie que cet auteur est en effet très exigeant par rapport à ses propres mots. Mais nous en tant qu’écrivains chinois, on ne peut être aussi exigeants. Je pense que vous avez eu un bon réflexe, et peu importe la qualité de la traduction, finalement ce qui compte c’est que votre livre soit digne d’être lu et ça c’est déjà pas mal.

M : En tant que traductrice je dois vous remercier pour ces mots car vous êtes en effet très tolérant envers les traducteurs. Dans ma réponse à Kundera, j’ai suggéré de laisser les mots en langue originale à côté de la traduction ; ainsi le lecteur pourrait revenir aux mots en français au cours de sa lecture et mieux saisir le sens de ces mots. J’espère vraiment que les nouvelles générations de traducteurs seront meilleures que nous, autrement ce serait une véritable tragédie pour la littérature. J’espère que le lecteur puisse découvrir son propre espace de lecture et de compréhension grâce à cette juxtaposition de mots. C’est la seule façon de rendre les futures générations de traducteurs encore plus aptes à la traduction.

Y : Puisqu’on parle de différentes versions de traductions, avez-vous lu L’Insoutenable légèreté de l’être traduite par le Professeur Xu Jun qui fait suite à la version réalisée par Han Shaogong ? (*Han Shaogong, né en 1953 fait partie des grand écrivains chinois contemporains et a co-rédigé une traduction du roman de Kundera avec Han Gang dans les années 1980.)

M : Non, car j’ai traduit uniquement les œuvres écrites en français de Kundera. Je vous donne un exemple de traduction : la traduction fait par Fu Lei du roman Jean-Christophe de Romain Rolland est une classique du genre. Quand je lis un roman, je fais très attention à la première phrase du roman. Par exemple la première phrase de Cent ans de solitude commence ainsi : Plusieurs années après. Le roman Jean-Christophe commence en chinois par quatre caractères chinois Jiang Sheng Hao Dang – mot-à-mot le son du fleuve est large et puissant. Dans la version originale en français c’est Le grondement du fleuve monte derrière la maison. On sent bien la différence dans les émotions, le rythme et l’atmosphère. Vous savez, Romain Rolland représente bien autre chose dans la littérature française et dans le cœur des lecteurs chinois.

Y : Je l’ignorais. Ce que vous dites à propos de la première phrase dans une traduction est très important. Je me souviens que quand mon livre Si Shu était en train d’être traduit, Sylvie Gentil a discuté de la première phrase pendant environ deux heures. Je suis tout à fait d’accord avec vous : la première phrase d’un roman est très importante.

M : J’ai entendu un des mes amis artiste raconter comment le début d’un roman peut toucher le lecteur. Lui et sa fille adorent le roman Cent ans de solitude. Lui l’a lu plusieurs décennies avant sa fille, et bien des années plus tard, sa fille lui a fait partager comment elle avait découvert et aimé ce livre, et elle lui a récité la première phrase. En entendant mon ami raconter cela, j’ai été très touchée. Je trouve que la traduction par Fu Lei de Jean-Christophe sur ‘le son vaste et majestueux du fleuve’ est un exemple typique, cela donne l’atmosphère de tout le roman, et cela a influencé des générations de lecteurs chinois ; c’est magnifique. Je suis d’accord avec vous sur la subtilité des mots. Dans une traduction, les premiers mots, la première phrase sautent aux yeux, et donnent le ton de l’œuvre.

Y : Je veux aussi mentionner que tout ce qu’il y a de novateur que nous transmis la littérature en traduction vaut plus que tout ce que nous a apporté la littérature traditionnelle. Sans traduction littéraire, on ne saurait rien du monde. La littérature mondiale est le fruit de chaque littérature écrite dans chaque pays. Tout ce que l’on sait de la littérature russe, française, japonaise, on le doit aux traductions. Comment avons nous pu dévorer dans les années 80 autant de littérature mondiale ? Grâce à la traduction.

M : Et après?

Y : On dit qu’une bonne traduction est une traduction fidèle.

M : Pour nous traducteurs, la vraie question d’après moi est de savoir si la fidélité de la traduction littéraire s’applique plutôt au lecteur ou plutôt à l’écrivain. Par exemple, je pense que les mots de Kundera peuvent être traduits de manière à rester proches du lecteur pour pouvoir mieux le toucher. En même temps, ce qui me touche le plus, c’est sa façon de rester fidèle à lui-même, de rester concis, déterminé, calme et concentré, de ne pas accepter ni raccourcis ni flatteries.

Y : Je comprends, la fidélité exige de ne pas changer de style, c’est comme un grand arbre : la langue est son corps principal, on ne peut pas le changer. La langue d’un arbre est faite du tronc et des feuilles, on ne peut réduire l’arbre à ses seules feuilles, cela signifierait sa fin. En fait, d’une certaine façon, les feuilles déterminent la croissance du tronc ; la nature des feuilles agit sur la façon dont grandit le tronc et on en peut en parler séparément. Mon espoir est de sauvegarder l’expressivité et l’élégance. Par exemple au début de notre conversation j’ai parlé du livre de Vargas Llosa et je n ‘ai vraiment pas pu le lire car je ne pouvais pas supporter cette langue. (M : de plus Vargas Llosa est un écrivain qui est très attentif et sans compromis sur la langue.). Tant de lecteurs hispanophones me disent que la langue de Vargas Llosa est magnifique. L’année dernière, il est venu en Chine et on s’est rencontrés, j’ai donc pris ce livre mais honnêtement je n’ai pas pu lire au-delà du deuxième paragraphe dans la version chinoise. Vous faites l’effort de lire et vous découvrez que les personnages, le récit, la structure – tout ça est très bon de n’importe quel angle, par contre ce qui pose problème c’est la langue, la langue de la traduction en chinois empêche la lecture. Une telle langue fait perdre son chemin au lecteur. Dans un tel cas, mon espoir est que le traducteur puisse décrire les feuilles sans changer la structure du tronc. Je reprends l’exemple de mon roman Shou Huo qui est truffé de régionalismes. A vrai dire, beaucoup de Chinois ont du mal à les comprendre. Comment exiger d’un traducteur étranger qu’il puisse arriver à bien traduire ? Cela n’est ni réaliste ni techniquement possible. Je me demande donc si cela est possible d’arriver à une langue qui reste expressive et élégante sans changer le style. Vous avez mentionné l’exemple du fleuve au son large et majestueux, dès qu’on entend ces mots, on est touché et cela fait du texte un grand classique. Mon plus grand espoir est de pouvoir rencontrer un traducteur capable de cela.

M : Ce que vous exigez d’un traducteur représente un défi au traducteur car une fois qu’il a compris le texte original, il entre dans sa langue comme un explorateur et se retrouve sur un terrain inconnu. L’écrivain ne le suit plus car ce n’est plus sa langue. Et le lecteur ne peut qu’attendre de l’autre côté. A ce stade le traducteur est totalement seul. Parfois la langue de l’original relève d’un état de pureté, de simplicité et de sécheresse qui semble quasiment impossible à exprimer en chinois, dans sa propre langue maternelle, et à ce moment il faut trouver une solution miracle et dégager une ligne très fine que le lecteur peut suivre, mais c’est très difficile.

Y : En tant qu’écrivain, j’exige que mon traducteur soit plus capable de comprendre mon roman que ma langue. Un mot de plus ou un mot de moins, cela importe peu quand il s’agit d’exprimer la richesse et la complexité du roman. Bien sûr en tant que lecteur, mon souhait est de me trouver en présence d’une langue magnifique dès le début. Mais en tant qu’écrivain, si on est trop axé sur la langue, on risque aussi de passer à côté de choses très subtiles et très importantes dans le roman.

M : Ce que vous dites m’inspire énormément car je suis en train de traduire un roman qui parle d’un homme qui part à la découverte du monde. La langue du roman est très difficile et je me sens souvent perdue. Ce que vous dites est très important car aujourd’hui, alors que j’étais sur mon ordinateur ce matin, à chaque fois que je n’arrivais plus à traduire, à trouver les mots, je laissais tomber et je me remettais à lire le roman pour laisser la force du récit, le courant me conduire et cela m’a fait réaliser que certaines choses pouvaient émerger du conscient et de l’inconscient comme un courant d’eau.

Y : Ce que vous décrivez est très important car l’essentiel est de bien saisir les personnages, le récit. Une fois que vous avez cela, le sens précis de chaque mot, la compréhension exacte des choses prend moins de valeur. En termes de psychologie, ce qui compte le plus pour un écrivain est la construction de l’âme du personnage et à ce stade, l’auteur accorde peu d’importance aux mots et à leur qualité.

M : La traduction n’est pas une forme de création originale, mais ce que vous venez de dire me rassure car quand la traduction pénètre la narration, un mot de plus ou un mot en moins, sa place, tout cela perd de son importance.

Y : En effet, tout cela est moins important. Quand j’écris une scène, quand je me donne corps et âme, savoir si un mot est de trop ou un mot me manque est le dernier de mes soucis. Il est inutile de se pencher sur un mot spécifique. Prenez Le Procès de Kafka. Pourquoi je dis que cela manque de style ? Un auteur a-t-il encore la force de penser à cela ? Un écrivain entre dans la peau d’une personnage, et c’est cela qui guide l’auteur qui n’a plus besoin de réfléchir à autre chose. Donc pour ce qui est de la traduction, l’essentiel est de pénétrer l’esprit de l’auteur, l’esprit de l’œuvre. Au moment où on se rend compte que les phrases utilisées par l’auteur ne sont pas forcément parfaites, on a tout à fait le droit de les embellir un petit peu. On finit par adapter ses mots, mais dans les moments de pure écriture, on relève rarement des fautes. Quand on lit son texte pour la dernière fois, on s’aperçoit de ce qui est bon ou mauvais mais les parties écrites sous le coup de l’inspiration ne comportent jamais d’erreurs.

A propos de Yan Lianke

Yan Lianke (en chinois 阎连科) est né au Henan, une province qui inspire la plupart de ses oeuvres. Après des études en sciences politiques il termine un cursus de littérature et ne cesse d’écrire depuis. En Chinese ses oeuvres ont été couronnées par les prix les plus prestigieux y compris le Prix Luxun et le pris Lao She. Son oeuvre est traduite dans le monde entier.

Oeuvres

Littérature disponible en français

Amour virtuel et poil de cochon, avec Lai Dai, Kun Xu, Wen King, Mi Ye
Servir le peuple
Le Rêve du village des Ding.
Les jours, les mois, les années
Bons baisers de Lénine
Songeant à mon père
Les Quatre Livres