Babel Heureuse

Babel Heureuse, Arno Renken, publié par van Dieren Editeurs,  ISBN 978-2-911087-75-2
Recension réalisée par Filip Noubel.

La traduction commence par réjouir. Cette éventualité n’est pas seulement ignorée ou oubliée. Elle est largement exclue par un ordre du discours qui lie la littérature aux textes originaux.

A l’encontre des clichés sur la traduction littéraire : un manifeste pour une nouvelle forme de lecture. Un chercheur en traductologie porte son regard sur la traduction littéraire et nous invite à nous poser une question inhabituelle : et si on considérait la traduction comme un genre littéraire à part entière ? Arno Renken, l’auteur de Babel Heureuse, recourt de façon créative à la philosophie et à la sémiologie afin de revoir les définitions traditionnelles de la traduction littéraire. Renken ouvre ainsi de nouvelles perspectives en suggérant par exemple de considérer le texte d’une traduction comme antérieur au texte dans la langue d’origine ; c’est à dire de renverser l’ordre des choses. Il considère également la traduction comme un processus fluide de (ré)écriture. Il soutient que la traduction de la poésie est un processus d’ouvroir de potentiel du texte poétique dans la langue d’origine. En arrivant à la fin de l’ouvrage, le lecteur est obligé de remettre en question les notions de base de la traduction littéraire : comment définir l’auteur, le lecteur, la langue, l’équivalence, le rôle du traducteur. Au final le lecteur en vient à se poser la question suivante : est-il possible de considérer et lire une traduction comme un texte original ?

Que nous apprennent la philosophie et la sémiologie à propos de la traduction ?

L’idée ambitieuse de Renken est de répertorier ce que plusieurs grands penseurs et créateurs ont exprimé sur la traduction. La liste est impressionnante : Descartes, Foucault, Beckett, Gadamer, Durrenmatt, Benjamin et Derrida sont tous sommés de donner des éclaircissements sur la théorie et la pratique de la traduction littéraire. Comme on s’en doute, les opinions, les théories et les conclusions de ces grands esprits varient quand ils donnent leurs propres définitions des concepts de base de la traduction. Ceci inclut les concepts de langue, de traduction, de transfert, d’équivalence, de choix, de créativité mais aussi des concepts moins évidents comme la distance, la tangente et le détour.  Malgré tout ce foisonnement, Renken reste clair sur un point : la traduction peut être conçue et traitée comme autonome par rapport au texte d’origine.

Le lecteur a aussi le bonheur de pouvoir lire les citations en plusieurs langues et les notes dans les marges et en fin de page, ce qui rend la lecture très agréable.

Qu’est-ce qui prime ? Le texte traduit ou le texte d’origine ?

L’ouvrage imposant de plus de 250 pages, suivi d’une bibliographie, propose au lecteur un large choix de thèmes à explorer. J’en ai retenu deux, qui ont piqué ma curiosité. La première idée provocatrice de Renken est que le texte traduit prime sur le texte d’origine. Cette idée est parfaitement recevable dans le contexte du lecteur : de nombreuses théoriciens de la traduction littéraire considèrent qu’un texte traduit doit se rapprocher du lecteur et doit s’adapter à la culture de la langue cible. Mais ici Renken fait référence à autre chose : il soutient que « la traduction crée sa propre temporalité », une idée qu’il développe sur plusieurs chapitres et qui est bien résumée par cet extrait : « Ce qui importe pour la traduction, c’est la production – et peut être même l’invention de l’écho en littérature ».

La traduction comme ouvroir potentiel de lectures alternatives

La seconde idée innovatrice, qui d’une certaine manière répond à la question à savoir si un texte traduit peut être considéré comme un texte original, présente la traduction comme un enrichissement du sens du texte d’origine. Ici Renken aborde la question difficile de la traduction de la poésie, qui est considérée comme le domaine le plus ardu voire le plus frustrant de la traduction littéraire. L’auteur introduit un modèle intéressant : la poésie en langue française de Beckett qui reste méconnue et sa traduction en allemand. Le choix de Beckett n’est pas innocent : cet auteur écrivait en anglais comme en français, et a traduit lui-même ou en collaboration avec un traducteur une partie importante de ses propres textes. De plus les vers de Beckett sont écrits dans un style proche des comptines, un style ramassé qui joue sur les registres du son et du sens et mêle humour et ironie. Un tel texte se situe à la limite ce qui est traduisible. Et pourtant plusieurs traducteurs allemands se sont essayés à cette traduction. Renken met en vis-à-vis le texte français et les trois ou quatre traductions allemandes et compare ainsi les versions différentes pour prouver que chaque traduction crée ce qu’il appelle « une lisibilité inédite du poème ». Il fait ainsi de la traduction un ouvroir potentiel de lectures autres. Renken conclut par une citation provocatrice du philosophe allemand Hans-Georg Gadamer qui dit : « Il s’agit de rendre compte de ce qui est perdu en traduction, mais peut-être aussi, de ce qui y est gagné. »

A débattre : la traduction échappe-t-elle à toute tentative de définition ?

Alors que je lisais l’ouvrage de Renken, je me suis mis à réfléchir à un vieux problème qu’on retrouve dans d’autres domaines comme le dialogue entre les cultures ou la spiritualité : l’opposition entre le fluide et le solide. Le texte dans la langue d’origine est considéré comme solide, comme une référence indiscutable et une vérité absolue. Or on sait bien que le même texte littéraire peut être traduit de plusieurs manières dans une langue cible, ce qui amène à une pluralité qu’on oppose souvent au caractère unique du texte dans la langue d’origine. Mais on pourrait tout autant remplacer l’opposition unique supérieur / multiple banal par une opposition du type solide figé / fluide créatif. Vers la fin de son ouvrage Renken conclut par une absence de définition : « Avec Benjamin, la traduction peut être considérée comme impulsion, comme écriture qui se prolonge, continue encore et encore et ne se laisse pas stabiliser entre les pôles rigides d’une source et d’une cible. »

A propos d’Arno Renken

Arno Renken a fait des études de philosophie et d’allemand à l’Université de Lausanne et enseigne au Centre de Traduction Littéraire de l’Université de Lausanne. Il contribue à divers projets dans l’édition et la presse littéraire.